Motif de Palmette

Les lettrines de couleur sont appelées par les scientifiques : « Initiales de couleur ornées ». Ce sont les termes utilisés par les codicologues pour décrire ce type de décoration du manuscrit médiéval. Ces initiales de couleur ornées sont précisément décrites par l’IRHT (Institut de Recherche d’Histoire des Textes) lors d’un stage sur le manuscrit médiéval. A la rubrique ‘Décoration’, un petit paragraphe est consacré aux initiales de couleur. Voici ce qui est écrit :

À l’époque romane (XIe-XIIe s.), certaines initiales, ornées de simples motifs végétaux, sont exécutées avec des pigments ou colorants et des liants qui n’ont ni l’épaisseur de la peinture couvrante, ni la transparence de l’encre. Faute de mieux, on les appelle initiales de couleur ornées. Elles occupent une place inférieure à celle de l’initiale ornée en peinture couvrante.

>>Voir comment relever le décor des manuscrits ICI.

>>Livret du stage de l’IRHT (2016)

>>Site de l’IRHT

Une historienne de l’art allemande, Elisabeth Klemm, a nommé ce type de lettrine : « Initiale en silhouette » / « Silhouetten-Initiale ». Voici la définition qu’elle en donne :

Désigne généralement une initiale secondaire à une ou deux couleurs comportant un fût compact et décorée de petites feuilles simples ou de courts rinceaux situés uniquement dans la silhouette de couleur (12e et 13e siècle).
Elisabeth Klemm, Ein romanischer Miniaturenzyklus aus dem Maasgebiet, Wien 1973 cité dans Christine Jakobi-Mirwald, Buchmalerei. Terminologie in der Kunstgeschichte, Berlin, 2008, p. 64 (traduction d’Anna Meyer).

Christine Jakobi-Mirwald donne aussi la déclinaison des initiales en silhouette devenues « Initiales en arabesques » :

Des formes splendides de l’initiale en silhouette apparaissent aux 12e et 13e siècles en Angleterre (« initiales en arabesques »).
J. J. G. Alexander, Scribes as Artists, dans : Medieval Scribes, Manuscripts and Libraries : Essays presented to N. R. Ker, publié par M. B. Parkes/ A. Watson, London 1987, p. 87-116cité dans Christine Jakobi-Mirwald, Buchmalerei. Terminologie in der Kunstgeschichte, Berlin, 2008, p. 64 (traduction d’Anna Meyer).

L’ornement en silhouette des lettrines va évoluer en filigrane dans la forme primitive des lettrines filigranées (Voir Christine Jakobi-Mirwald, op.cité, p. 66).


Lorsque l’on fait une recherche sur Google avec les termes ‘Initiales de couleur ornées’, nous trouvons le site de la bibliothèque universitaire de Montpellier qui a un beau fonds de manuscrits enluminés. La bibliothèque a mis en ligne une exposition virtuelle sous la direction des conservateurs. Nous trouvons à la rubrique Couleurs, VIIIe-XIIe siècles, un onglet initiales de couleur. Voici leur définition de ces lettrines :

Les initiales de couleur, qu’elles soient ornées ou non, sont exécutées en aplat, souvent à  l’encre.
Initiales parfois très simples, ce sont elles qui vont structurer le texte courant, en venant souligner les débuts de lignes et de paragraphes. Souvent, il arrive que seule leur couleur les distingue de l’écriture utilisée pour la copie.

>>Voir le site de l’exposition virtuelle

Six lettrines sont exposées à cette rubrique, accompagnées d’un petit commentaire. Nous nous permettons de publier ici celle du manuscrit H425 pour vous montrer quelques exemples d’initiales de couleur ornées à leur origine.

Initiale de couleur H (Xe siècle)

Initiale H, Montpellier, BU H425 folio 36
Lettrine H, Montpellier BU H425 folio 36

Définition de la lettrine :

Cette initiale dessinée dans la même encre que le texte courant reprend le motif des fleurs stylisées propre à  ce manuscrit. La hiérarchie entre les initiales est donc respectée, tout en conservant une homogénéité entre les différents types de lettres.

>>Lettrine H, Exposition virtuelle de la BU de Montpellier

Le manuscrit BU H425 :

Manuscrit contenant les œuvres d’Horace (Quintus Horatius Flaccus, 65-8 avant J.-C.), Carmina, Epistolae, Sermones. 
Source : fonds ancien de l’École de Médecine de Montpellier, cote : H 425, du Xe siècle.

>Voir le folio 42v, avec une transcription du texte écrit en caroline

Source : >>Ecriture latine, Cours : Le Livre de l’Antiquité à la Renaissance. Université Paul Valéry de Montpellier

Les œuvres d’Horace sont précédées d’un alleluia, avec les notes anciennes, et de différentes petites pièces en latin, sur divers animaux, sur la durée de leur vie, qui est marquée en chiffres romains sur la marge. 

Source : >>Base de données Calames

D’autres lettrines de couleur sont visibles dans ce manuscrit. Elles peuvent être encore de même couleur que le texte calligraphié et aussi réhaussées de jaune ou de rouge comme ici avec une autre lettrine H :

Montpellier, BU, H425 folio 122v

Pour les lettres Q (folio 32), M (folio 33v) et O (folio 34v) du même manuscrit, nous retrouvons le motif de la palmette parfois associé à des plis évasés relevés de points et ornés d’un retour festonné.

Lettrine Q, Montpellier BU H425 folio 32

Dans la lettrine O ci-dessous, observons une tentative de figurer une demi-palmette.

Lettrine O, Montpellier BU H425 folio 34v
Lettrine M, Montpellier BU H425 folio 33v

>>Voir toute la décoration du manuscrit de Montpellier BU H425

Le Motif de  palmette

La palmette est un motif ornemental que l’on retrouve déclinée de différentes manières par les auteurs des initiales de couleur ornées du manuscrit H425 de Montpellier. Sa forme est celle d’une feuille de palmier. Les palmettes peuvent prendre différentes formes : larges (on dit « grasses ») et lobées, ou au contraire plus effilées, à un lobe ou deux (palmette bifide).

Au Xe siècle, le motif de palmette se retrouve dans la sculpture des abbayes méditerranéennes, notamment catalanes. Ainsi, les chapiteaux de l’abbatiale de Sant Pere de Rodes contiennent des motifs de palmettes et de demi-palmettes taillées en creux et dessinant des combinaisons très variées. D’autres motifs de palmettes se retrouvent sur les chapiteaux de Ripoll et de Cornellà de Llobregat en Catalogne. Au Xe siècle, la sculpture catalane est influencée par l’art des Omeyyades de Cordoue.

Dans le manuscrit d’Horace de Montpellier, le motif de palmette est traité en négatif. Il est de la couleur du parchemin et les tiges qui l’entourent sont en réserve. D’autres motifs de palmette se retrouvent dans des manuscrits pour orner des lettres de couleur. Nous avons fait une recherche sur la base Mandragore parmi les manuscrits du Xe siècle. Celui qui a retenu notre attention est la Bible du BnF latin 94  et réalisé selon Porscher «entre le Tarn et le Lot, vers la fin du Xe s.», et peut-être à Albi ou à Moissac d’après la BnF. Nous trouvons quelques motifs de palmettes à l’intérieur de lettres, avec un graphisme plus élaboré.

Par exemple, pour commencer, la lettrine H du folio 254v est différente de celle du manuscrit de Montpellier mais nous retrouvons néanmoins un motif en négatif dans la panse de la lettre. Graphiquement, il s’apparente à la demi-palmette de la lettrine O du manuscrit de Montpellier. Ici, un soulignement en rouge est aussi présent, non pas cette fois à l’extérieur de la lettre comme dans la lettrine H de Montpellier mais à l’intérieur.

Lettrine H, Paris BnF Latin 94 folio 254v

Sur le même folio, la lettrine A a aussi un motif en négatif de demi-palmette en son sommet, comme si la feuille de palmier avait été coupée en deux pour être répartie de chaque côté des bords en pente. A l’intérieur de la lettre, nous trouvons aussi un motif végétal : une feuille trilobée qui pourrait être une variante graphique de la demi-palmette. Les empattements de la lettre se terminent aussi sur le même modèle d’un feuillage trilobé. Ils ont la particularité de se prolonger par un trait à l’intérieur de la lettre pour fermer cette dernière. Notons les croisillons à la jointure des tiges des feuilles.

Lettrine A, Paris BnF Latin 94 folio 254v

La lettrine O ci-dessous est très intéressante car le motif de palmette figuré dans la lettre est entier, peint en négatif et rempli partiellement d’un tracé rouge qui vient ajouter un dessin dans la forme en réserve. Visuellement, cet exemple pourrait être à la source du graphisme des initiales de couleur ornées caractérisées par des demi-palmettes ou des palmettes colorées dans le dessin. Notons les entrelacs dans le corps de la lettre. Notons les croisillons pour boucher les vides.

Lettrine O, Paris BnF Latin 94 folio 250v

Un autre manuscrit est intéressant ; ce sont les Evangiles réalisés dans le sud de la France dans la seconde moitié du Xe siècle et conservés à la BnF (Latin 273). Nous trouvons dans ce manuscrit, notamment aux Tables des Canons et dans une lettrine Q, le motif de palmette peint en négatif et comportant parfois un tracé rouge à l’intérieur.

Voici tout d’abord la lettrine Q au folio 97. A l’intérieur est peinte une palmette à sept feuilles à la façon d’un négatif. Elle a été dessinée à l’encre noire en épaisseur avec un double trait. Le tracé interne a été repassé en rouge. La panse de la lettre se compose d’entrelacs, donc les vides ont été remplis en rouge comme l’intérieur. La hampe du Q se compose de deux feuilles repliées et vues de profil.

Lettrine Q, Paris BnF Latin 273 folio 97

Petite aparté, regardons cette autre lettrine Q qui est semblable à celle-ci.

Lettrine Q, Paris BnF Latin 4787 folio 49

Il est intéressant de voir dans ce manuscrit Latin 273 du sud de la France, que les motifs en négatif de la palmette et de la demi-palmette s’adaptent particulièrement bien aux colonnes et à l’arcature des Tables des Canons. Ce motif de la colonne sera repris dans un autre manuscrit pour le corps d’une lettrine D (voir ci-dessous).

Table des Canons, Paris Bnf Latin 273 folio 21

Table des Canons, Paris BnF Latin 273 folio 19v

Un autre manuscrit du Xe siècle, plus au Nord, à Limoges contient des lettrines intéressantes. C’est le Lectionaire de Saint-Martial de Limoges conservé à la BnF (Latin 740).

La lettrine P ci-dessous a été peinte à la manière d’un négatif sauf que le dessin préalable a été tracé avec l’encre qui a servie à écrire. Les vides de la lettre ont été ensuite remplis avec du rouge. Le motif de palmette qui termine la hampe est surlignée de rouge.

Lettrine P, BnF Latin 740 folio 179v

Un autre manuscrit de Limoges, un Homéliaire de Saint-Martial daté de la seconde moitié du Xe siècle et conservé à la BnF (Latin 1897) contient quelques lettrines travaillées en négatif avec le motif de palmette.

La lettrine D (folio 191) de ce manuscrit contient un dessin en négatif de demi-palmettes qui est semblable à celui de la colonne de la Table des Cannons du manuscrit du Sud montré ci-dessus (Paris, BnF Latin 273 folio 19v-).

Lettrine D, Paris BnF Latin 1897 folio 191

Une autre lettrine D de ce manuscrit (folio 137) présente un dessin de palmette et de demi-palmettes en négatif. A noter les deux têtes d’animaux.

Lettrine D, Paris BnF latin 1897 folio 137

Dans la lettrine O ci-dessous, comportant deux palmettes à l’intérieur, il faut noter la mise en couleur de ces motifs en vert avec finition de nervures en vert plus foncé. Les panses sont au lieu d’avoir une réserve en négatif de la couleur du parchemin, reçoivent une couleur rouge. Nous voyons là l’introduction d’une seconde couleur par les artisans de Limoges.

Lettrine O, Paris BnF Latin 1897 folio 89v

Passons maintenant au XIe siècle, nous retrouvons encore le motif de palmette travaillé en négatif.

Tout d’abord le manuscrit enluminé réalisé dans le centre ouest de la France à l’abbaye de Saint-Maixent conservé à Angers (BM 103). La lettrine O (folio 13) est maintenant peinte en rouge et diffère de l’encre du texte, sauf de celle des rubriques. Cet exemple propose deux fois deux demi-palmettes assemblées de telle manière que l’on dirait qu’il est peint une feuille entière. Dans la panse, deux têtes de hache au motif trilobé.

Lettrine O, Angers BM 103 folio 13

La lettre Q du folio 19 de ce manuscrit est proche de la lettrine O seulement pour le Q les palmettes sont entières. Une encre brune colore les traits de nervure de la plante.

Lettrine Q, Angers BM 103 folio 19

La lettrine E, est cette fois clairement bi-colore. La forme de la lettre est tracée avec l’encre du texte. On remarque un feuillage dessiné en négatif. Quant aux palmettes elles sont deux, logées horizontalement dans les espaces vides de la lettre. Les nervures sont indiquées en rouge couleur qui sert à faire apparaître la feuille en négatif. Des petits traits et des points complètent le décor.

Lettrine E, Angers BM 103 folio 23v

Dans la seconde moitié du XIe siècle, à Angers, à l’abbaye Saint-Serge (?), un manuscrit propose une lettrine Q fort intéressante. Elle est toute peinte en négatif.

Lettrine Q, Angers BM 180 folio 47

Dans la seconde moitié du XIe siècle, à Angers à l’abbaye Saint-Aubin, un manuscrit propose une lettrine Q avec un savant arrangement de la palmette en négatif. Il y a maintenant 3 couleurs : le rouge, le bleu et le noir. Nous sommes clairement dans ce que l’on a l’habitude voir et d’appeler initiale de couleur ornée.

Lettrine Q, Angers BM 289 folio 1

Nous allons maintenant en Normandie, à la fin du XIe siècle pour trouver notre motif de palmette en négatif. Ici, l’encre d’écriture a laissé la place à une couleur verte. Elle dessine une palmette en plein milieu de la lettre comme si elle flottait. Des motifs floraux bleus sortent des extrémités. Nous sommes là en présence d’une lettre en silhouette.

Lettrine C, Rouen BM 1389 folio 112

A travers ces exemples de lettrines de couleur, nous avons isolé le motif de palmette. Il se décline en négatif avec tout d’abord l’encre du texte, puis avec le rouge de la rubrique puis ensuite en couleur, en vert notamment. D’autres exemples se rencontrent encore au XIIe siècle.